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L’Afrique du Sud sous le choc du procès du pasteur violeur

  9 novembre 2018 à 22h07min 0 Commentaire(s)


L’excentrique télévangéliste nigérian Timothy Omotoso est poursuivi pour les viols d’une trentaine de jeunes adeptes de son Eglise. L’agressivité de son avocat a provoqué de vives réactions.

Fière et déterminée, du haut de ses 22 ans, Cheryl Zondi ne s’est pas laissé impressionner. Il y avait pourtant de quoi : premier témoin à être auditionné dans le procès de Timothy Omotoso, un pasteur télévangéliste nigérian accusé de viols, la jeune femme a subi un contre-interrogatoire humiliant. « De combien de centimètres vous a-t-il pénétrée ? », a même osé lui demander l’avocat de la défense, Peter Daubermann, qui trois jours durant aura disséqué son témoignage jusque dans les détails les plus obscènes. La victime présumée avait 14 ans au moment des faits.

La manœuvre a déchaîné les passions en Afrique du Sud, ou le proces retransmis en direct à la télévision, est particulièrement suivi depuis son ouverture le 8 octobre à Port Elizabeth . L’affaire n’en est pas à son premier éclat médiatique : déjà en avril 2017, le pasteur avait fait les gros titres lors de son arrestation dans un aéroport. Il s’apprêtait à fuir le pays, et les policiers l’avaient retrouvé… caché dans les toilettes pour femmes.
« Il nous fallait le divertir , danser, pour lui. Il nous jetait des bonbons et on devait les ramasser . » Cheryl Zondi, une plaignante

Charismatique et excentrique, Timothy Omotoso est poursuivi pour les viols d’une trentaine de jeunes adeptes de son Eglise, entre 2009 et 2017. Son mouvement évangélique – Jesus Dominion International – compte des adeptes jusqu’au Royaume-Uni et en France, et possède sa propre chaîne de télévision par satellite. Il est surtout connu pour ses vidéos de chanteuses de gospel en uniforme, dont certaines ont participé à des télé-crochets populaires.

Fascinée par ses aptitudes musicales et par les « miracles » qu’il aurait accomplis, Cheryl Zondi a 13 ans lorsqu’elle rejoint la branche de l’Eglise dans sa ville natale. Elle chante et espère alors être coachée par le pasteur, comme il l’a fait pour plusieurs groupes de musiciens qui ont depuis acquis une certaine notoriété. On lui remet alors son numéro de téléphone personnel, elle est invitée à participer aux activités de l’Eglise à Durban, et à dormir dans sa luxueuse résidence de bord de mer.

Le piège se referme : elles sont alors plusieurs filles à se retrouver captives dans cette maison, réduites à une situation de quasi-esclavage. A tour de rôle, elles doivent se soumettre à l’appétit sexuel d’Omotoso, qui a 60 ans aujourd’hui. « Il nous citait des psaumes et nous menaçait de déclencher la colère de Dieu si l’on n’obtempérait pas », explique Cheryl Zondi. Deux femmes, qui comparaissent aux côtés du pasteur, Lusanda Sulani, 36 ans, et Zukiswa Sitho, 28 ans, auraient été chargées de recruter des filles et de les envoyer dans la chambre de « l’homme de Dieu ». « Il nous fallait le divertir, danser pour lui. Il nous jetait des bonbons et on devait les ramasser », relate la plaignante.

Les trois coaccusés doivent répondre de 97 chefs d’accusation, allant d’agression sexuelle à viol, du racket à trafic d’êtres humains. Depuis le box des accusés, où il arbore tout sourire des tenues colorées et tape-à-l’œil, le pasteur clame son innocence, Bible à la main. Il reste soutenu par une cohorte majoritairement féminine de membres de sa congrégation.
Les associations féministes en première ligne
En face, les associations féministes font bloc autour de Cheryl Zondi. La jeune femme, qui a accepté de témoigner à visage découvert, est célébrée pour son acte de bravoure dans un pays où 110 viols sont rapportés à la police chaque jour. L’éprouvant contre-interrogatoire de l’avocat Peter Daubermann a ainsi provoqué une levée de boucliers sur les réseaux sociaux et au sein de la classe politique. La ministre des femmes, Bathabile Dlamini, a dénoncé un « style d’interrogatoire brutalement inhumain et inutile. Ce procès ne devrait pas être une deuxième victimisation », a-t-elle déclaré. D’autant que la défense ne s’est pas arrêtée là et a demandé au juge Mandela Malauka de se récuser, pour avoir interrompu les questions de l’avocat. Pour ce dernier, le juge s’est laissé « subjuguer par son humanité ».

Alors qu’un débat salutaire s’ouvre sur la manière dont le système judiciaire traite des affaires de viols, les associations craignent désormais que le comportement de l’avocat ne dissuade d’autres victimes de se manifester. Sachant que seuls 5 % des auteurs de viols qui passent au tribunal finissent par être effectivement condamnés.